S?ries am?ricaines : Pourquoi les Fran?ais sont accros
Le 07-09-2006 08:11
 
C'est la grande invasion. Les s?ries d'outre-Atlantique d?ferlent sur l'Europe. La France n'?chappe pas au raz de mar?e. Les recettes du succ?s ? Libert? de ton ?bouriffante, sc?narios taill?s au laser, montages ? haute tension. Enqu?te de St?phane Arteta et Serge Raffy

Semaine du jeudi 7 septembre 2006 - n?2183 - Notre ?poque Bernadette Chirac est-elle accro ? ? Desperate Housewives ?, la s?rie des femmes au foyer d?pressives ? Laura Bush, oui. ?Je suis une femme au foyer d?sesp?r?e?, a-t-elle r?pondu ? des correspondants ?trangers qui l'interrogeaient sur ses occupations lors d'un d?ner ? la Maison-Blanche. La sc?ne se d?roulait l'an dernier, juste avant la fin de la premi?re saison de ? Desperate Housewives ?, suivie par 25 millions d'Am?ricains. La First Lady avouait publiquement son ? addiction ? au c?l?bre feuilleton. Impossible d'y ?chapper : aux Etats-Unis, les s?ries sont devenues un ph?nom?ne de soci?t?, un sujet de d?bats et de pol?miques. Mieux, les ? Desperate ? sont l'objet de th?ses universitaires sur la place de la femme dans la soci?t? ou sur les valeurs familiales. Et la fi?vre gagne aujourd'hui la France. La s?rie n'avait pas encore d?ferl? sur nos ?crans plasma qu'elle avait d?j? ?t? regard?e, gr?ce au t?l?chargement, par des centaines de milliers de Fran?ais. Ce qui ne l'a pas emp?ch?e de triompher sur Canal+, puis sur M6. Les retransmissions de football ? D?pass?es en Audimat. ? Le club des cinq ? des trentenaires d?pressives est d?sormais la plus grosse audience de la cha?ne crypt?e. Qu'est-ce qui peut bien captiver ainsi les Fran?ais dans le quotidien d'une poign?e de m?nag?res - certes, tr?s fashion - de l'Am?rique profonde ? Quel est le secret de ces jeunes bourgeoises de la middle class qui font du rod?o m?canique dans les bars country ou qui, ? l'heure du th?, se gavent de nuggets et de muffins ? ?Elles ont des profils universels, explique Sheily Lemon, consultante du cabinet de conseil audiovisuel Imca. La cl? du succ?s, c'est la qualit? de l'?criture du sc?nario : les personnages f?minins sont troubles, les femmes peuvent s'identifier ? elles parce qu'elles sont bourr?es de d?fauts. Tout fonctionne autour du secret, de la dissimulation. Il y a des trahisons, des mensonges, comme dans la vie. Et surtout ?Desperate? truffe ses histoires sentimentales de ?cliffhangers? [litt?ralement, ?accrocheurs de falaise? en anglais, NDLR], ces retournements de situation en fin d'?pisode qui mettent en haleine le t?l?spectateur.?
Apr?s M6, les ? Femmes au foyer d?sesp?r?es ? reviennent sur Canal+ pour une nouvelle saison. Sans pour autant freiner les ventes en DVD (voir encadr? p. 75). ?Alors que la s?rie est diffus?e gratuitement, elle s'arrache en DVD, s'?tonne Daphn? Bouchard, du cabinet d'?tudes marketing GFK. Le chiffre d'affaires du DVD a recul? de 9% au premier semestre 2006, mais celui des s?ries a progress? de 46% dans le m?me temps!?
Pourquoi une telle razzia dans les vid?oclubs ? En quelques mois, ? Desperate ? est entr? dans le club tr?s restreint des s?riescultes : on en parle au restaurant, on s'?change des ?pisodes grav?s sur CD. Les fans consacrent d'innombrables sites aux Emma Bovary de l'?re du portable. Pourquoi les Fran?ais fondent-ils devant elles, mais aussi devant Jack Bauer, l'agent secret le plus surbook? de la plan?te ? Ou les naufrag?s du vol Sydney-Los Angeles ? Depuis qu'elle suit ? Lost ? et ? 24 Heures Chrono ?, R?gine, publicitaire quadra pour qui le mot ordinateur rimait uniquement avec e-mail, parle d?sormais le jargon techno : ?Comment on fait pour r?cup?rer les sous-titres de ?Lost?, faut-il installer un truc avec le logiciel P2P eMule? Faut-il que je change de modem? Ai-je besoin d'une carte graphique?? D?sormais, elle t?l?charge les ?pisodes deux jours apr?s leur diffusion aux Etats-Unis et inonde de mails f?briles les autres serial alcoholics : ?Tu as vu la fin de l'?pisode 17 de ?Lost, saison 2?? C'est d?ment! Tu crois que c'est un r?ve, une hallucination. T'en penses quoi? Dis-moi.? D'o? vient cette fr?n?sie ? ?Ce qui est nouveau, souligne Alain Carraz?, sp?cialiste des s?ries t?l?vision, responsable du magazine sp?cialis? ? Mad Movies ? (1), c'est le retour du feuilleton ? la t?l?vision. Il y a quelques ann?es, on racontait une histoire par ?pisode. On pouvait rater plusieurs ?pisodes et en regarder un autre, sur le mod?le de ?Columbo?. Aujourd'hui, on est revenu au feuilleton, sur le mod?le des feuilletons de cin?ma des ann?es 1940. A l'?poque, aux Etats-Unis, les gamins allaient voir en salles Batman, Flash Gordon, ou Don Dixon de la Police mont?e. Il y avait 12 ou 13 ?pisodes. Le terme de cliffhanger date de cette ?poque. Il y avait litt?ralement le h?ros qui ?tait suspendu au-dessus d'une falaise. Pour conna?tre la suite, il fallait revenir le samedi suivant. L'addiction vient essentiellement du principe du feuilleton. Les m?mes de ces ann?es-l? ?taient d?j? addicts.? Traduction, les Am?ricains ont ressorti des vieilles recettes en les adaptant ? l'air du temps, ? l'?re de la vitesse, du zapping et de la fr?n?sie de consommation. Flash Gordon version num?rique. ?Cinquante plus tard, avec le succ?s de ?Lost?, poursuit Alain Carraz?, on s'est rendu compte qu'on pouvait tenir le t?l?spectateur en haleine avec un feuilleton hebdomadaire pendant neuf mois. D'o? la notion de saison.? Il y a aussi le bon vieux ph?nom?ne d'identification. Les sc?naristes am?ricains n'h?sitent pas ? faire dans l'hyperr?alisme et ? fouiller les personnages jusqu'au tr?fonds de leur intimit?. Et surtout ils nous ressemblent tellement.
?La vraie r?volution de ces feuilletons vient du fait que les h?ros vieillissent en m?me temps que le public, dit Martin Winckler, ?crivain et sc?nariste de t?l?vision (il publie en janvier un ouvrage collectif, ?l'Ann?e des s?ries?, avec une quinzaine d'auteurs aux Editions Hors Collection). Dans ?Friends? ou ?New York Police Blues?, les personnages prennent des rides, se marient, divorcent. Ils sont presque dans le temps r?el. Ni le roman ni le cin?ma ne peuvent offrir cette sp?cificit?. On a suivi Carter, dans ?Urgences?, quand il ?tait ?tudiant, puis il a gravi tous les ?chelons de la hi?rarchie de l'h?pital et il est parti faire de l'humanitaire en Afrique. Aujourd'hui, on attaque avec lui la douzi?me ann?e. Il fait partie de notre famille. On s'attache...? Jack Bauer ou Susan Mayer sont devenus des ic?nes, mais aussi des petits cousins, des compagnons de route, voire des voisins de palier. L'un s'?puise dans la d?fense path?tique de la raison d'Etat, l'autre joue les candides assises sur une malle pleine de cadavres. Mais tous ont une particularit? : ils doivent faire vite. Dans toutes ces s?ries, on ne finasse pas avec l'heure. L'horloge tourne en permanence pour nous rappeler que la vie est courte. ?Le grand bouleversement de nos soci?t?s occidentales est le nouveau rapport au temps qu'ont les individus, rappelle Edouard Zarifian, psychanalyste, auteur du livre ?le Go?t de vivre? (Odile Jacob). Nous vivons une acc?l?ration du temps sans pr?c?dent. Avec internet, tout est v?cu en temps r?el. Nous recevons les informations dans l'instant, sans recul, sans ?digestion?. Aujourd'hui, tout doit ?tre livr? de mani?re contract?e. A cet ?gard, Jack Bauer, le h?ros de ?24 Heures?, est l'incarnation parfaite de ce temps resserr?. Il doit tout faire en une journ?e. Il vit mille vies, mille aventures ? toute vitesse. Il repr?sente aussi le fantasme d'un univers o? le sommeil serait supprim?, car consid?r? comme inutile. L'addiction vient de l?, de ce r?ve des gens suractifs, bombard?s d'informations. Leur mod?le est un homme qui contracte le temps. Les s?ries fonctionnent sur ce fantasme du temps aboli.? Et des images de plus en plus violentes, conduisant le t?l?spectateur dans ce que le philosophe Paul Virilio appelle la ?sid?ration?, autrement dit un ph?nom?ne d'attachement quasi hypnotique. Les Fran?ais n'?chappent pas ? l'envo?tement. Ils sont, eux aussi, dans le cercle des hypnotis?s. ?Faux, r?torque Martin Winckler. Si les Fran?ais sont friands de s?ries am?ricaines, c'est parce qu'elles sont meilleures que les n?tres. Aux Etats-Unis, il y a 500 cha?nes concurrentes. Il y a une incroyable ?mulation sur les s?ries. Les sc?naristes ont une grande libert? et se permettent des risques que ne prennent pas les Fran?ais. Nous sommes tr?s timor?s en mati?re de sc?narios. Tout simplement parce que la t?l?vision fran?aise n'est pas encore sortie compl?tement de l'?re de l'ORTF. Le syndrome de la t?l?vision d'Etat p?se encore sur les auteurs de fiction fran?aise. Nous avons un retard consid?rable dans le domaine de la production de fictions, non seulement par rapport au march? d'outre-Atlantique, mais aussi par rapport ? nos voisins europ?ens. La France produit actuellement 600 heures de fiction par an, alors que la Grande-Bretagne en est ? 2500 et l'Allemagne ? 3000. La t?l?vision fran?aise est encore aux mains des technocrates et des vendeurs de petits pois.? Cons?quence : une certaine frilosit? ? traiter des sujets qui f?chent. ?Les Am?ricains n'ont aucune retenue dans la cr?ation, poursuit Martin Winckler. Ils ont lanc? ?Over There?, une s?rie en 13 ?pisodes sur la guerre d'Irak avec une libert? de ton incroyable. Canal+ l'a diffus?e r?cemment. C'est cette libert? que les Fran?ais appr?cient.?
Exemple : Thibault, 20 ans, fan de ? Prison Break ?, la nouvelle s?rie sensation, qui d?barque juste sur M6 (voir encadr? ci-dessus). Cet ?tudiant en informatique de Pau a suivi la premi?re saison gr?ce au web et en avril il lui a consacr? un site (www.prison-break.fr) dont il s'occupe ?plusieurs heures par jour et la plupart des week-ends?. Il a tuyaut? ses amis. Eux aussi ont attrap? le virus. Ils ?changent leurs th?ories sur les rebondissements de ce thriller o? Michael, un honn?te ing?nieur, braque une banque pour se faire incarc?rer dans la prison o? est d?tenu son fr?re. ?Ce qui me scotche, c'est la construction de la s?rie, explique Thibault. Chaque ?pisode correspond ? une journ?e...? Encore la magie de ces fameux cliffhangers. ?Avec mon copain, quand on regarde, le temps s'arr?te, on ne r?pond plus au t?l?phone...?, explique Sandra, une institutrice trentenaire. Elle aussi a t?l?charg? la s?rie il y a des mois. Ces ? pirates ? menacent-ils les cha?nes hertziennes ? Ces derni?res n'ont pas ? s'inqui?ter : les t?l?-addicts des s?ries sont leurs meilleurs agents commerciaux : ils suscitent le buzz (? tapage ?) autour du programme.
Dans ce club de t?l?phages, on r?ve de flasher pour une s?rie fran?aise, un bon thriller palpitant concoct? par des Gaulois ?qui se l?chent?.?Qui passerait ses nuits sur internet pour discuter de l'arrestation d'un dealer dans ?Julie Lescaut??? lance Thibault, qui reconna?t que Canal+ a fait de gros progr?s en produisant ? Engrenages ? et que ? Clara Sheller ?, s?rie o? l'h?ro?ne est une lesbienne, a donn? un coup de jeune ? France 2. De quoi rivaliser avec les Am?ricains ? ?Pas encore, r?pond Colombe Schneck, pr?sentatrice et productrice de l'?mission d'i>T?l? sur les m?dias ?i>M?dia?. Les auteurs am?ricains n'ont aucun frein. Je suis une adepte de ?The West Wing?, la s?rie qui se d?roule ? la Maison-Blanche et qui dure depuis sept ans. Les auteurs sont des anciens conseillers de Bill Clinton. Le sc?nario est donc d'une grande pr?cision, et en m?me temps tous les probl?mes politiques sont trait?s sans tabou. On est dans les coulisses de la Convention d?mocrate, on d?couvre les coups bas de la campagne ?lectorale, les n?gociations secr?tes isra?lo-palestiniennes; les histoires d'amour sont toujours incroyables. Il y a aussi beaucoup d'ironie et d'insolence. On se moque du conservatisme am?ricain avec une vacherie f?roce. Les sc?naristes am?ricains se prennent tous pour Woody Allen. Ils font des choses que nous ne ferions jamais. Par exemple, dans une autre s?rie culte, ?Sex and the City?, qui s'est termin?e aujourd'hui, ils ont diffus? une sc?ne de couple dans un lit. La fille a p?t?. C'?tait pas possible. Mais l'effet ?tait ?norme. En France, on n'oserait pas faire p?ter une femme.?

(1) Le mensuel fran?ais ? Mad Movies ? sort un hors-s?rie de 116 pages sur les s?ries t?l?vis?es am?ricaines le 14 septembre.


St?phane Arteta Serge Raffy
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